Il y a quelque chose d'un peu artificiel à ranger le folk d'un côté et la soul de l'autre, comme deux rayons d'un disquaire. Ces deux musiques sont les enfants de la même Amérique profonde : celle des ballades importées par les migrants des îles britanniques, des spirituals chantés par les esclaves affranchis, des blues du Delta et des chants de travail. Le folk a choisi le récit ; la soul a choisi l'élévation. Mais les deux ont toujours parlé de la même chose : la dignité des gens ordinaires.
Le folk : une mémoire qui devient mouvement
Au début du vingtième siècle, collectionneurs et ethnologues parcourent le pays pour recueillir les chansons traditionnelles. Woody Guthrie puis Pete Seeger en font une arme : la chanson folk devient la bande-son du mouvement ouvrier et, dans les années cinquante et soixante, de la lutte pour les droits civiques. Le festival de Newport, créé en 1959, devient la capitale annuelle de ce revival ; c'est là que Joan Baez est révélée, là que Bob Dylan passe à l'électrique en 1965 sous les sifflets d'une partie du public, là que la tradition se réinvente sans cesse.
Le folk, c'est la méfiance du superflu : une voix, une guitare, des paroles qui doivent tenir debout sans orchestre. Cette économie de moyens est une éthique autant qu'un style — celle que retrouvera Tracy Chapman vingt ans plus tard.
La soul : le gospel sort de l'église
La soul naît au milieu des années cinquante, quand les chanteurs formés dans les chœurs des églises noires transportent leurs vibratos, leurs mélismes et leurs appels vers les scènes profanes. Ray Charles ouvre la voie en sécularisant les formes du gospel ; Sam Cooke, ancienne star des Soul Stirrers, apporte la suavité ; Aretha Franklin, fille de pasteur, y ajoute la foudre. Les foyers de la soul portent des noms de villes : Memphis et son label Stax, Muscle Shoals et ses studios d'Alabama, Detroit et la maison Motown, qui industrialise le bonheur sans en perdre l'âme.
Notre page consacrée aux icônes de la soul détaille ces parcours ; retenons ici l'essentiel : la soul est une musique de communauté, héritière du call and response, où la voix individuelle n'existe que portée par le chœur.
Le pont Odetta — et la jonction des années soixante
Entre les deux rives, une figure mérite mieux que la note de bas de page : Odetta. Dans les années cinquante, cette chanteuse à la voix d'alto torrentielle mêle spirituals, blues et ballades folks sur une unique guitare. Bob Dylan la cite comme raison pour laquelle il a pris la guitare acoustique ; Janis Joplin lui doit l'envie de chanter. Par elle, la lignée gospel rejoint le répertoire folk — bien avant que les deux musiques ne se retrouvent officiellement.
La retrouvaille a lieu dans la rue plus que sur scène. Le 28 août 1963, lors de la marche sur Washington pour l'emploi et la liberté, Joan Baez, Bob Dylan, Odetta et Marian Anderson chantent devant un quart de million de personnes. Quelques mois plus tard, Sam Cooke écrit « A Change Is Gonna Come », bouleversé — il le raconta — par l'évidence qu'un auteur blanc, Dylan, avait formulé en chanson ce que les Noirs américains attendaient depuis toujours. La grande ballade soul des droits civiques est ainsi, littéralement, une réponse folk. Les deux rives ne faisaient plus qu'un fleuve.
De Tracy Chapman à nos jours
C'est dans ce fleuve que plonge Tracy Chapman en 1988 : la guitare et le récit du folk, le timbre et la gravité de la soul, et les thèmes — pauvreté, racisme, violences — qui étaient ceux des années soixante. Son premier album fonctionne comme une synthèse vivante de ce dossier. Après elle, la jonction n'a plus cessé : la soul néo-classique des années 2000 a réapprend le dépouillement au folk ; la scène indie américaine a redécouvert le picking ; et chaque réédition de Newport ou de Stax nourrit de nouvelles générations.
C'est cette histoire longue que cette revue raconte, saison après saison — en attendant les prochaines écoutes commentées annoncées dans notre agenda.
Le folk dit les choses ; la soul les fait vivre. Les plus grandes chansons font les deux à la fois. La rédaction de Cordes & Âmes